L'ENTRÉE EN GUERRE ET LA CONCENTRATION DES TROUPES

<= L'armée française de l'été 14

L'on m'a refusé les crédits pour la frontière du nord, vous verrez, ils passeront par la Belgique - Général Séré-de-Rivière - 1880


Suite à la situation internationale, le gouvernement ordonne la couverture des frontières le 30 juillet, mais fait reculer les troupes de dix kilomètres, afin de ne pas être considéré comme l'agresseur. Le 31 juillet l'armée d'active se met sur le pied de guerre. Le 1er août dans l'aprés-midi la mobilisation générale est ordonnée. Elle devient effective le 2 août. La suite est un enchainement que plus personne ne maitrise. Ce même 2 août, les troupes allemandes entrent au Luxembourg, sans préavis. Neutre et désarmé, le petit pays ne peut que protester verbalement. La grande guerre avait commencé.

Ne parvenant pas à créer l'incident constituant le casus belli, l'Allemagne déclare la guerre à la France le 3 août. Le 4 août, l'Angleterre déclarait la guerre à l'Allemagne, aprés avoir eu la certitude que la neutralité belge avait été violée. Le 12 août la France déclare la guerre à l'Autriche-Hongrie. 

Le sentiment le plus répandu dans la population reste la surprise. Seules les villes connaissent l'enthousiasme, dans les campagnes c'est la consternation (la mobilisation a lieu durant les moissons). La déclaration de guerre a pour effet immédiat de souder les français. L'union sacrée se réalise non grâce à un revanchisme visiblement émoussé, mais parce que le pays tout entier se sent victime d'une agression allemande. 

Depuis 1911 le chef d'état-major général est le général de division Joseph Joffre. Officier du génie connu pour son calme imperturbable, il est celui qui commandera l'armée française au combat, avec les prérogatives de généralissime. Les généraux commandant les différentes armées sur le terrain, Dubail, Curières de Castelnau, Ruffey, de Langle de Carry, Lanrezac, Sordet ont tous participé à des commandements importants, sont tous brevetés de l'école de guerre, sont tous membres du conseil supérieur de la guerre, et ont tous participé à la guerre de 1870 (à l'exception de Ruffey). Toutefois seul joffre a participé à des campagnes extérieures. Le ministre de la guerre est Adolphe Messimy.

Nos fréres d'armes: Nicolas II, empereur de Russie, Georges V, roi d'Angleterre, Albert, roi des belges - L'illustration 8 août 1914:


La couverture des frontières: Le 30 juillet est mis en place le dispositif de couverture des frontières, dont le rôle est de protéger la mobilisation, et de permettre aux unités d'actives de rejoindre leurs lieux de concentration. Les unités concernées sont portées à leurs effectifs de temps de guerre par un ordre de mobilisation partielle, et quittent leurs casernements (1°, 6°, 7°, 20° et 21° corps) pour sécuriser la frontière. Elles ont l'ordre (décret Viviani) de ne pas dépasser une ligne distante de 10km de la frontière. En cas d'intrusion les troupes de couvertures doivent les chasser mais sans pénétrer en territoire ennemi, de même qu'en Belgique. Ces précautions avaient pour but de montrer que nous n'étions pas les agresseurs (ce qui a favorisé l'union sacré) et d'inciter les anglais à nous soutenir (de fait c'est la violation de la Belgique par l'armée allemande qui a décidé les anglais à entrer en guerre à nos côtés). 

On ne passe pas! dessin de Georges Scott - L'illustration du 8 août 1914:


La mobilisation: La mobilisation était une opération d'une extrême importance, préparée depuis longtemps et sans cesse mise à jour, et dont l'exécution se réalisa de façon minutieuse et mathématique. Dés l'ordre de mobilisation connu, vers la fin d'aprés midi du samedi 1er août 1914, le tocsin sonne. Les unités d'actives sont mises sur le pied de guerre. Les réservistes rejoignent leur régiments et reçoivent tenue de guerre et paquetage. Les armes sont distribuées, les cartouchières remplies. Les trains vont ensuite les acheminer vers les lieux de concentration des troupes, aprés un adieux à la population: présentation au colonel, honneurs rendus au drapeau, hymne national, etc. Les civils sont aux grilles, et se décoiffent quand la musique régimentaire joue la Marseillaise. Partout la foule acclame les soldats en partance, applaudit et distribue des fleurs. 

Ainsi prés de trois milions de réservistes et de territoriaux, agés de 24 à 48 ans, rejoignent les dépôts des régiments. Le taux d'insoumis n'est que de un pour cent. L'armée française atteint à la mi-août l'effectif de trois millions six cent mille hommes. La séparation d'avec les familles se fait le plus souvent dans le silence et la confiance, tous persuadés d'être de retour d'ici peu. Personne n'imagine que le conflit puisse durer quatre ans.

Groupe de mobilisé à la gare de l'est - Un zouave joue du clairon (à gauche) - Départ de mobilisés (à droite):

   

Paris - Passage de la cavalerie lourde:

En parallèle de la mobilisation des hommes, est aussi effectuée la réquisition des animaux, essentiellement des équidés, car l'armée est encore essentiellement hippomobile. De août à décembre 1914 sont ainsi réquisitionnés 700.000 équidés (chevaux, anes, mulets), soit 1/5° des animaux recensés en 1914. Cette mobilisation ne laisse pas indifférente une France restée largement paysanne. 


Le gouvernement militaire de Paris réquisitionne aussi les pigeons et les envoie dans l'est pour les mettre à la disposition des services de renseignements. 


La montée au feu: Pour transporter cette immense population militaire, hommes, matériels, chevaux, le service ordinaire des trains est suspendu et affecté entièrement au transport des troupes. L'armée française disposera ainsi de 4500 trains, tandis que les britanniques disposeront de 350 trains environ. Les déplacements par chemin de fer terminés, les unités se rendent à pied à l'emplacement qui leur a été assigné.

Dunkerke embarquement du 6° régiment d'infanterie territoriale:

Embarquement dans une gare du nord-est de la France

Embarquement dans une gare du nord est

Les unités montent en ligne et se déploient le long de la frontière, se répartissant dans les cinq armées et le corps de cavalerie prévues par le plan XVII. Les unités d'actives composées des classes 1911-1912-1913 vont être en première ligne, bientôt complétés par des divisions de réserve métropolitaine et par les divisions d'active de l'armée d'Afrique. Certains mobilisés restent au dépôt du régiment, attendant de remplacer les pertes des premiers combats. D'autres vont constituer les garnisons des forts et camps retranchés (Quatre divisions de réserve vont ainsi aux défenses mobiles des places de l'est, Verdun, Toul, Epinal, Belfort), d'autres encore vont constituer des groupements de divisions de réserve (on en a quatre; l'un est au niveau de l'aile droite vers Vesoul, un autre au niveau de l'aile gauche entre Vervins et Sissonne). Le haut commandement dispose aussi de quatre divisions de réserve face à l'Italie ainsi qu'une division d'active dans les alpes, de trois divisions de réserve au nord est de Paris et au sud de Troyes. 

La territoriale est entièrement constituée par la mobilisation; son rôle est la protection des communications et d'assurer le ravitaillement des unités de première ligne.

La concentration aux frontières prévues par le plan XVII et effectivement réalisée en août 1914:
(cf. la doctrine militaire à l'entrée en guerre)

Au sud de la première armée se trouvait le détachement de haute Alsace (un seul corps et une division de cavalerie), dont l'objectif était l'Alsace. La première et deuxième armée devaient emporter la décision en Lorraine annexée. La troisième armée devait opérer vers le grand duché du Luxembourg ainsi que dans la province belge du même nom. La quatrième armée attendait derrière le 3ème et cinquième. La cinquième armée devait agir à l'est de la Meuse, sur les Ardennes et vers Namur. Le corps de cavalerie Sordet devait couvrir le dispositif français an nord. Quatre divisions territoriales, dites groupement Amade, se plaçaient entre Lille et Maubeuge. 

Le corps expéditionnaire britannique (BEF british expeditionnary force), commandé par le maréchal French, prit place au nord du dispositif français, comme prévu dans les accords antérieurs à la déclaration de guerre. Il s'agit de deux corps d'armées composées de troupes de métier trés bien équipées. Ces troupes débarquèrent au Havre le 18 août, puis acheminées par chemin de fer, elles atteignent leur lieu de concentration le 20 autour de Cateau-Cambrésis. 

Sir John French:


Soldats anglais débarquant à Rouen (à gauche) et dessuite acheminés vers le front par train (à droite):

soldats anglais débarquant à Rouen en 1914      Départ de Rouen en train

Premiers contacts entre les français et les anglais à Rouen: cette ville fut la première base anglaise en France et en restera une des principale jusqu'à la fin de celle-ci

Premiers contacts entre français et anglais à Rouen

Suite à l'agression allemande, la petite armée belge allait quant à elle devoir combattre en premier. 


La concentration allemande et le plan Schlieffen: Comme quelques chefs français l'avaient redouté, trop vouloir fortifier la frontière est et trop dégarnir la frontière nord indiquait aux allemands la voie à suivre. Effectivement le plan Schlieffen, élaboré en 1898, tenait compte des rideaux défensifs de la frontières est et du vide relatif résultant du déclassement progressif des places fortes du nord. D'une grande simplicité et d'une grande audace, ce plan prévoyait de passer par la Belgique pour éviter les rideaux défensifs de la frontière est, de descendre vers le sud et contourner la capitale par l'ouest, puis d'enrouler les armées françaises sur ces mêmes rideaux. Des forces considèrables étaient prévues sur l'aile droite dont rien ne devait menacer l'avance. Ce plan était aussi pour l'état-major allemand une nécessité stratégique: craignant une guerre sur deux fronts, il lui fallait vaincre la France rapidement, pour se retourner ensuite contre la Russie, plus longue à mobiliser.

Comme en 1870, la mobilisation allemande se déroula en août 1914 comme un mécanisme d'horlogerie, portant ses effectifs à trois millions huit cent mille hommes, organisées en huit armées. 

Le comte Alfred von Schlieffen - Concepteur au début du siècle du minutieux plan à l'origine de celui de 1914

Le comte Alfred von Schlieffen

Allemands mobilisés partant la fleur au fusil


Sous le commandement général du chef d'état-major Helmut Von Moltke (le neveu du vainqueur de 1870) sept armées allemandes sont massées à l'ouest, tandis que la 8° doit contenir les russes en Prusse Orientale. L'aile droite allemande comprend cinq de ces armées, éclairées par quatre corps de cavalerie, deux autres devant contenir la poussée française en Alsace et Lorraine. Alors que l'état-major français s'attend à 25 corps d'armées sur l'aile droite marchante, Von Moltke lui en oppose 34, grâce à la mise en ligne immédiate des corps de réserves (22 corps d'active, 12 corps de réserve, renforcés par des brigades de la landwehr). L'aile gauche comprends quant à elle cinq corps d'armée.

La direction suprême (Oberste Heersleitung) s'installe au Luxembourg, du 30 août au 25 septembre, en présence du Kaiser en personne et d'une partie de la cour impériale. En tant qu'Oberkriegsherr (chef militaire supèrieur) le Kaiser en assure la direction, mais dans les faits celui-ci délégue le commandement à son chef détat-major, qui signera les ordres au nom du souverain. On doit noter que la direction suprême dirige mais ne commande pas: l'initiative est laissée aux chefs d'armées en fonction des objectifs à atteindre. 


Conclusion: Finalement, les effectifs engagés de part et d'autres seront globalement comparables. C'est dabord au niveau des lieux de concentration que la diffèrence se fait. Sur l'aile droite allemande, le déséquilibre en faveur des allemands est trés net. Il existe de plus un déséquilibre grave en artillerie, surtout en artillerie lourde. Les allemands possédent non seulement plus de canons, mais de canons de plus gros calibres et bien plus nombreux, et aussi d'une artillerie mobile de siège qui n'a pas d'équivalent coté alliés. Stratégiquement, les allemands donnent la prépondérence au feu, ce qui allait grandement assurer leur premiers succés. Enfin les allemands sont sous commandement unique avec un plan stratégique cohérent, alors que les alliés ont trois commandements distincts et ne disposent pas de plan opérationnels d'ensemble.


Source:  L'armée française de l'été 1914 - Henri Ortholan ; Jean-Pierre Verney - Bernard Giovanangeli Editeur - 2004