LA GUERRE DES TRANCHÉES

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Aprés la bataille de la Marne et la course à la mer, la guerre devient une guerre de position, situation qui devait durer jusqu'en 1918. De Nieuport en Belgique à la frontière Suisse s'est développé, sur plus de 600km, l'un des systèmes défensifs les plus complexes et aboutis qu'ait connu le monde, sur deux lignes de fortification continues et quasi inexpugnables défendues par des millions d'hommes. Aux tranchées de surfaces correspond un réseaux de galeries souterraines, pour abri ou guerre des mines, véritable termitère humaine dont certaines parties sont même équipées d'éclairage électrique et de systèmes de ventilation.

C'est à cette occasion que se développérent des moyens qui n'avaient rien de conventionnels (gaz asphyxiants, lance-flammes, guerre souterraine), ou la renaissance d'armes abandonnées depuis trés longtemps (grenades, mortiers). La armées s'enterrant, les techniques de guerres durent s'adapter.

Aujourd'hui le soldat est à la fois un combattant et un travailleur: on ne conçoit plus l'un sans l'autre. Il se sert de son fusil quelquefois, de son outil tous les jours. Lorsqu'il a conquis un avantage au prix de son sang, s'il ne compte que sur son fusil pour le conserver, il sera cruellement déçu. Il faut que, quelque soit sa fatigue, il remue de la terre sur l'heure, qu'il sache que tout coup de pioche gagné sur sa lassitude est un échec à la contre-attaque que l'ennemi prépare contre lui en ce moment - Manuel du chef de section d'Infanterie - Janvier 1918

La garde du drapeau: dans le regard de ces hommes se lisent à la fois la dureté des épreuves quotidiennes et la ténacité, qui explique la résistance et la victoire, malgré les cruelles desillusions initiales

Garde du drapeau par Georges Scott


Les tranchées: Avec la guerre de position on passe rapidement d'un système de tranchées trés sommaire à un système complexe, mis en place durant l'année 1915. Les tranchées des belligérants sont séparées par un no-man's-land d'étendue variable, quelques mètres à parfois plusieurs kilomètres. Les tranchées de premières lignes sont protégées par un réseau de fil de fer barbelé et surmontées de sac de sable ou de terre, dispositif parfois complétés par d'autres moyens de défenses tels que chausse-trapes, chevaux de frise, hérissons, etc. La tranchée est à l'air libre, le plus souvent en zig-zag pour limiter l'effet d'un tir d'enfilade. Elles sont flanquées de nids de mitrailleuses, et dotées d'artillerie de tranchée à tir courbe. Des abris légers ou à l'épreuve y sont construits.

Le système défensif s'échelonne aussi en profondeur, par plusieurs lignes de tranchées successives, entre lesquels on communique par des boyaux (sape). On trouve: 

Profil normal d'une tranchée de combat (à gauche) et d'une sape (à droite): le profil quasiment droit de l'excavation est maintenu par des sac de terre, gabions, claies, fascines, etc.

Profil type des tranchées

Gabion (à gauche) et claie (à droite):

Gabion et claie

Créneau de guetteur:

Créneau de guetteur

Dispositifs de franchissement:

Dispositifs de franchissement

En arrière on trouve les postes de commandement, les services de ravitaillement, les premières infirmeries. Bien plus loin se trouvent les cantonnement de repos. 

Encore plus en arrière des lignes se place l'artillerie lourde, dont le rôle est notamment de neutraliser l'artillerie adverse, ses arrières, voies de communications ou dépôts d'hommes ou de matériel. 

Dans les tranchées les hommes guettent en permanence l'ennemi en attente de l'assaut adverse. Les hommes vont se reposer à tour de rôle dans des abris souterrains. On passe des premières lignes au cantonnement selon un cycle plus ou moins régulier suivant les aléas des combats.

Abri-caverne:

Abri-caverne

Boyau blindé en construction:

Abri blindé en construction

Pour ouvrir une brêche, on peut utiliser une attaque massive d'artillerie, ou bien creuser des galeries pour placer des mines sous les retranchements adverses (cf. guerre des mines). Les fantassins montent en première ligne, et à l'heure prévue on donne l'assaut, derrière le feu roulant de l'artillerie. Ces attaques ne concernent qu'un secteur trés limité du front, quelques kilomètres au maximum. Le soldats mesurent alors l'efficacité de la préparation; dans le meilleur des cas on atteint le dispositif ennemi, on détruit les nids de mitrailleuses à la grenade et on peut finir de nettoyer la tranchée à l'arme blanche. 

Toutefois les Premières lignes prises doivent être organisées par l'assaillant, tandis que le défenseur plus ou moins surpris a pu utiliser la résistance de la première ligne pour regrouper ses forces et consolider ses secondes lignes.

Une attaque d'artillerie a le désavantage d'avertir l'ennemi de l'imminence d'un assaut, et celui-ci a alors le loisir d'organiser une défense constituée de mitrailleuses de flanquement, de tir de barrage d'artillerie, etc., raison pour laquelle la guerre des mines s'est tellement developpée.

Abatis et pieux aiguisés:

Abatis et pieux aiguisés

Chausse-trapes (à gauche, réunions de trois clous tels qu'une pointe est toujours en l'air) et trous de loup (à droite):

Chausse-trapes et trous de loup

Tranchée de première ligne en Champagne:

Champagne - tranchée de première ligne - guetteur

Tranchée allemande en 1915:

Intérieur d'une tranchée allemande en 1915

Convoi apportant des chevaux de frises aux tranchées:


Assaut de l'éperon sud-est de Notre Dame de Lorette - L'illustration 15 mai 1915

Préparation d'artillerie avant l'attaque - L'illustration 24 avril 1915:

Escouade dans un trous d'obus aprés l'assaut - L'illustration 24 juillet 1915:

Repas pris dans les premières tranchées - L'illustration 30 janvier 1915:

Petit poste-avancé  tenu par une section d'infanterie de réserve - L'illustration 5 décembre 1914

Poignard de tranchée modèle 1915: cette nouvelle arme servait au nettoyage des tranchées


La boue: Pour les combattants des tranchées de la grande guerre, l'enfer c'était la boue. Dans le journal de tranchées l'horizon de juillet 1918 on peut lire: "ce simple mot, pluie, qui ne signifie rien pour un civil ayant un toit au-dessus de la tête, contient à lui seul toute l'horreur pour un soldat sur le champs de bataille". Témoignage de Blaise Cendrars

Nous étions remontés en ligne devant Herbécourt, dans la tranchée Clara, où tout l'héroïsme consistait de résister durant quatre jours à la succion de la boue qui faisait ventouse par en bas... Pour un sale coin c'était un sale coin, un lac de bouillasse d'où émergeaient des tas de boue qui s'arrondissaient en forme de croûtes molles et boursoufflées que crevaient les obus qui faisaient jaillir des geysers giclant épais à différentes hauteurs, le trou des entonnoirs se remplissant lentement mais inexorablement d'une eau lourde et crayeuse. Dans ce magma les hommes glissaient, sautaient, nageaient, étaient le plus souvent sur le dos ou sur le ventre que sur pieds et, comme des naufragés vidés dans un lagon, allaient munis d'une grosse canne ou d'un bâton, pataugeaient, s'enlisaient perdaient le fond, plongeaient dans la flotte jusqu'au menton, se cramponnaient à des pieux ou à des bouts de planche coincés entre deux monticules bavants ou fichés de travers le long des parois glissantes comme les échelons d'une échelle démantibulée dont les deux bouts eussent été engloutis, et les hommes se sentaient perdus et restaient cramponnés à leurs misérables appuis, comme suspendus au bord du gouffre qui digérait tout ce qui y tombait, et si l'immonde bouillasse ne montait pas jusqu'à leur instable point d'appui pour leur faire lacher prise à la longue, on voyait dans leurs yeux monter l'horreur et le détresse au fur et à mesure qu'ils prenaient conscience de leur situation et sentaient grandir leur faiblesse.

Nous faisions corps avec des chasseurs à cheval mis à pied faute de montures et qui venaient avec nous à la Clara comme renfort, l'effectif des escouades étant réduit et allant chaque jour s'amenuisant à la suite des évacuations de plus en plus nombreuses vu les pieds gelés, les bronchites, les pneumonies, les conjonctivites, les maux de dents, et autres séquelles dues aux misères de ce premeir hiver de guerre, et c'est dans la tranchée Clara que j'ai vu un de ces malheureux cavaliers, gênés qu'ils étaient dans leurs mouvements par leur haut shako, leurs éperons, leur grand sabre, leur manteau de cavalerie à pélerine et à traîne, leurs houseaux, être lentement aspiré et disparaitre dans le fond sans que nous puissions le tirer de là, et nous étions bien dix à l'entourer, à lui tendre la main, des perches ou nos fusils, à lui donner de bons conseils pour se dépêtrer, lui criant surtout de ne pas bouger car il s'enfonçait à chaque mouvement qu'il faisait, à lui placer des bouts de bois sous les bras, essayant de faire levier avec une grosse tige de fer sans arriver à l'arracher, même au risque de lui défoncer la poitrine ou de lui faire sauter les omoplates tant nos manoeuvres se faisaient brusques dans notre désarroi, ses houseaux faisant succion, l'ignoble ventouse ayant raison de nous. Le malheureux!... - Blaise Cendrars - La main coupée - Faire un prisonnier

Georges Leroux - L'enfer (détail):


Tranchées et cantonnements: Témoignage de Blaise Cendrars

L'on restait quatre jours en ligne et l'on redescendait pour quatre jours à l'arrière, et l'on remontait à l'avant pour quatre jours, et ainsi de suite jusqu'à la fin s'il devait y avoir une fin à cette triste histoire. Les poilus étaient découragés. Ce va et vient était bien la plus grande saloperie de cette guerre, et la plus démoralisatrice, et il ne manquait qu'une sirène à l'entrée des boyaux - une sirène et une horloge et un système de contrôle à poinçon qui leur aurait délivré une fiche et un petit portillon de fer à fermeture automatique - pour rappeller aux pauvres bougres leur boulot à l'usine, sans rien dire des blessés qui croyaient en être quittes, et qui remontaient, et qui remettaient ça, à l'usine de la mort, une fois, deux fois, trois fois, quatre jours en première ligne, quatre jours dans les cantonnements à l'arrière.

Ces cantonnements étaient la deuxième grande saloperie de cette guerre. Il y avait de quoi vous foutre le cafard. On logeait dans des granges déglinguées. On couchait sur de la paille pourrie dans laquelle les hommes enfouissaient non pas leurs pauvres guibolles esquintées, mais ces saucissons de Chicago qui schlinguaient, qu'on appellait de la "viande électrique" car aussitôt portée à la bouche elle vous soulevait le coeur (c'était instantané!) et dont les rats se régalaient comme de bonne  merde - Blaise Cendrars - La main coupée - Faire un prisonnier

La corvée de soupe dans les tranchées de l'Artois par François Flameng:

Corvée de soupe dans les tranchées de l'Artois


Attaque lors de la guerre des tranchées